
Ces dernières années, au moment de présenter mes vœux aux membres de notre Réseau, adhérents et amis, je me laissais d’abord emporter par un constat assez pessimiste sur l’état du monde. La situation ne s’améliore pas, et pour conjurer le défaitisme, je m’accroche à cette phrase d’Antonio Gramsci, issue de ses Cahiers de prison me semble-t-il[1] : « il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ».
Il est vrai que l’humeur reste plutôt au pessimisme en ce début d’année : les trois grandes puissances impériales s’imposent brutalement, chacune à leur manière, n’hésitant plus à conquérir de nouveaux territoires et à capter les ressources qui les intéressent, sans s’embarrasser du droit international. Les équilibres fragiles mis en place à l’issue de la seconde guerre mondiale ne tiennent plus et nos vieilles nations, dont la voix porte de moins en moins, doivent se réarmer.
Dans ce contexte, la culture ne cesse d’être attaquée, au nom d’un nouveau projet idéologique au service des puissants. Aux USA, c’est évident : Trump coupe les subventions aux musées et aux salles de spectacle, fait supprimer des bibliothèques publiques un millier de livres jugés gauchistes, annule des expositions, limoge des responsables considérés comme progressistes (la directrice de la bibliothèque du Congrès ou le directeur du Musée afro-africain de Washington) : la culture doit servir à réécrire l’histoire du pays.
Mais cette approche idéologique commence à nous atteindre : on entend désormais de nombreux élus (et commissions parlementaires !) dénoncer des artistes et leurs œuvres « de gauche », alors qu’ils sont subventionnés par l’argent de tous. Il est sain de s’interroger sur l’utilisation de l’argent public, bien entendu (la Cour des comptes est là pour cela), mais mettre en cause l’orientation politique d’un journaliste, d’une radio, d’une pièce de théâtre est une autre affaire, qui touche à la liberté d’expression.
Trente ans après la mort de François Mitterrand, Mazarine Pingeot montre ces jours-ci dans un documentaire[2] l’attachement de son père à la littérature, à l’écriture, aux paysages. Est-ce devenu une époque si lointaine, celle où la passion pour la culture et la rigueur dans l’écriture étaient considérées comme allant de soi pour un chef d’État ?
Il est vrai que la communication digitale domine aujourd’hui, avec son cortège de fakenews, d’addictions, d’injures et de harcèlements anonymes. Je me retrouve régulièrement le seul à lire un livre, dans les salles d’attente ou les transports en commun, où chacun ne regarde désormais que son téléphone ou sa tablette. Pour lire quoi ?
C’est là où il nous faut injecter une bonne dose de volonté pour passer au registre « optimisme ». Et entrer de fait en résistance, nous qui nous passionnons encore pour les écrivains, leurs œuvres et leurs demeures. Nous devons tout mettre en œuvre pour faire redécouvrir la lecture, la fiction, l’essai, la poésie à nos réseaux, à nos publics. J’étais fier, à Noël, d’offrir à mon petit-fils de 11 ans un roman illustré (un ouvrage papier !), de préférence au nouveau jeu qu’il attendait pour sa playstation. Il m’a d’ailleurs dit que son collège avait institué un quart d’heure quotidien de lecture individuelle pour toutes les classes, le choix du livre étant libre. Et les jeunes apprécient !
Au-delà des restrictions budgétaires qui nous touchent (comme l’ensemble du monde culturel), mobilisons-nous pour refuser l’assujettissement aux formats en tous genres et à l’accélération du temps, et continuons à promouvoir la littérature dans nos Maisons d’écrivain, dans nos associations, dans nos entourages, car elle permet de renouer avec notre imaginaire, d’ouvrir de nouveaux espaces intérieurs, d’entrer en relation avec l’univers de l’autre et de retrouver du temps pour soi.
Alors à nouveau, bonne lecture en 2026 !
Jean-Claude Ragot,
Président du réseau des Maisons d’Écrivain et Patrimoines Littéraires en Nouvelle-Aquitaine
[1] Gramsci, philosophe italien, a été emprisonné par le régime mussolinien de 1926 à sa mort, en 1937.
[2] François Mitterrand, une autre vie possible, film documentaire INA-LCP.
